Trois jours sur les routes de Sicile : récit d’une épopée à Agrigente

Sixième jour de notre voyage en Sicile. Les bâtiments de Syracuse se reflètent encore dans quelques flaques d'eau ici et là, le ciel est toujours gris, Nico n'est plus très optimiste par rapport à la météo. De mon côté, je ne peux pas me résoudre à tirer un trait sur notre prochaine étape, Agrigento et sa Valle dei Templi, site antique de renom, lieu historique majeur en Sicile, apogée de notre voyage pour la passionnée de vieilles pierres que je suis.

En route pour Agrigente et sa Vallée des Temples ...

... et toujours pas d'Etna en vu ! Même si, depuis la route qui contourne Catane, la vue est dégagée de tout autre sommet, son sommet à lui ne l'est toujours pas. La météo est même tellement catastrophique ce jour-là que l'on voit encore moins le volcan que la veille !

A ce moment-là, on se rend alors à l'évidence : on sera obligé de revenir en Sicile ! Pour voir ce géant et marcher sur ses flancs, pour découvrir la Sicile vue du volcan, pour voir Syracuse et Taormina sans la pluie aussi peut-être, pour manger des arancini ça c'est sûr ... Le voyage n'est pas encore fini que l'on se trouve déjà tout un tas de raisons de revenir !

Oui, un volcan de 3 330 mètres d'altitude se cache sur cette photo !

La Scala dei Turchi et le début de la catastrophe

Depuis Syracuse, il faut un peu plus de 2h30 pour rallier notre premier objectif de la journée : la Scala dei Turchi. Comme la veille, on a décidé de commencer la journée par la baignade tant qu'il ne pleut pas. On se gare donc quelque part le long de la Strada Provinciale 68, où se trouve le point d'accès à la plage, selon notre guide.

Mais les panneaux de signalisation et l'Italie ce n'est malheureusement pas une grande histoire d'amour. Et on se retrouve finalement au Belvedere Scala dei Turchi avec, certes, une belle vue sur cette magnifique falaise calcaire mais pas la moindre idée de comment y accéder. On cherche dans le guide, sur Internet, on cherche des escaliers, un chemin, des panneaux : rien.

Après dix minutes de recherche pendant lesquelles le ciel s'assombrit dangereusement, on se rend finalement compte qu'on est allé trop loin sur la route et on découvre l'accès près du Parking Terrazza sulla Scala. Plus on se descend vers la plage, plus je doute qu'on puisse se baigner. La mer est agitée, les rouleaux d'eau salée mêlée à l'écume frappent le sable avec violence, chahutés par le vent.

Alors qu'on pose le bout de nos orteils sur le sable (ou du moins c'est l'impression que j'ai à ce moment-là, genre si on avait été dans un cartoon, le nuage noir n'aurait été qu'au-dessus de nous !), la pluie recommence à tomber, par petites gouttes, fines mais régulières, froides, énervantes. Mais on s'obstine et on prend la direction de la falaise, sous la pluie qui tombe encore un peu plus. L'eau commence à ruisseler sur cette roche en escalier, formant des petits rus blanchâtres jusqu'à la mer ou sur le sable.

Petite parenthèse géologie et histoire :

La Scala dei Turchi, appelée Echelle ou Escalier des Turcs en français, est une falaise impressionnante de marne blanche (un mélange d'argile et de calcaire) dont la forme ressemble à celle d'un escalier. Elle doit son nom au fait que les pirates sarrasins, dont certains d'origine turque, débarquaient sur ce bout de la côte (car il est moins soumis aux vents).

Escalader la falaise pour se balader dessus devient impossible, se baigner aussi et rester optimistes de plus en plus compliqué ! On s'abrite sous une terrasse couverte avec d'autres touristes aussi trempés et déçus que nous. Nico commence à évoquer la possibilité de retourner à Palerme où l'on devait rentrer seulement le soir ; je panique, incapable de consentir à l'idée de ne pas voir de mes propres yeux cette Vallée des Temples tant attendue.

Je rechigne, blâme les prévisions météo accablantes en disant que c'est sûrement qu'une averse, avance des arguments sûrement dénués de toute logique mais j'obtiens finalement un sursis : on part manger à Agrigente en attendant de voir si la pluie s'arrête.

La Trattoria dei Templi, restaurant avec vue (sauf ce-jour-là !)

La route qui nous ramène à la ville ressemble à une rivière, les dix centimètres d'eau du Duomo de Syracuse sont maintenant sur la route. On roule au pas jusqu'à la ville, triste, inondée et déserte. On s'installe, tristes et humides nous aussi, à la Trattoria dei Templi, un restaurant avec vue, habituellement, sur la Vallée des Temples. Mais ce jour-là, le brouillard est tellement épais que l'on n'aperçoit pas la moindre colonne.

Je ne me souviens même plus de ce que j'ai mangé ce midi-là, je me souviens simplement de mes yeux fouillant le brouillard pour apercevoir les temples ou une éclaircie, de mes tentatives vaines pour faire de la dispersion de nuages (si vous n'avez pas vu Les Chèvres du Pentagone, merci de ne pas me prendre pour une folle et de regarder ce film au plus vite, parce qu'il est cool et pour comprendre la référence).

En attendant la fin du monde du déluge, on discute longtemps, on regarde les prévisions météos souvent, on évoque à nouveau la possibilité de retourner à Palerme sans faire la visite. J'avoue finalement que c'est le lieu que je voulais le plus visiter en Sicile, j'explique avec toute ma passion des vieilles pierres, la beauté de ces temples vus en photo dans le magazine Geo, la grandiosité (oui encore ce mot) de ce site ... Et Nico, avec toute la gentillesse qui est sienne, change d'avis sur le fait de rentrer à Palerme ; on ne partira pas d'Agrigente sans voir vu les temples.

Je pense qu'on n'est jamais resté aussi longtemps dans un restaurant devant nos assiettes vides à la fin d'un repas ! Et quelque part autour de 15h30, la pluie s'est enfin arrêtée ! Après un petit aller-retour entre la ville et le site pour aller chercher du liquide (l'entrée, qui coûte 10€ par personne, ne peut pas être réglée par carte bleue, souvenez-vous en si un jour vous y aller à votre jour), la visite de ce site exceptionnel peut enfin commencer.

La Valle dei Templi : après l'apocalypse, l'apothéose

Le parc archéologique de la Vallée des Temples fait partie de la zone archéologique d'Agrigente avec d'autres vestiges situés dans la ville. Cet ensemble est inscrit au Patrimoine Mondial de l'Unesco depuis 1997. Ce site archéologique est situé entre la ville et la mer et permet donc d'avoir une belle vue sur les deux.

Le ciel est encore bien couvert mais le déluge semble être passé (définitivement on l'espère). Le site est impressionnant, très étendu et presque totalement plat, ce qui permet d'apercevoir les différents temples de loin.

On commence notre découverte des vieilles pierres par l'extrémité est du site, au pied du temple, du temple D ou Temple d'Héra, aussi appelé Temple de Junon Lacinienne (construit dans les années -460/-450). L'émotion me saisit, j'ai les larmes aux yeux, la chair de poule, devant ce bout d'histoire qui tient bon face au temps qui passe et au temps qu'il fait, devant cet édifice d'un autre temps que j'ai vraiment cru ne pas voir de mes propres yeux ce jour-là alors que j'en était toute proche.

Je remercie alors Nico d'avoir bien voulu rester, de m'offrir cette chance de réaliser un rêve, de me permettre de m'émerveiller devant ces monuments qui me fascine tant. D'ailleurs aujourd'hui encore, quand je pense à cette journée, ce n'est finalement pas l'attente interminable face au déluge à laquelle je pense mais bien à la détermination de Nico de visiter ce site, de me permettre d'ajouter des pierres à ma passion, une fois que je lui ai avoué l'importance que cela avait pour moi (moment Bisounours OFF (mais il fallait que ce soit dit)).

La Vallée des Temples occupe un plateau, la position idéale dans l’Antiquité pour surveiller les environs et protéger le lieu de potentielles attaques ; le lieu idéal aujourd’hui pour avoir une jolie vue sur les alentours. À droite, la ville, en escaliers, accrochée à sa colline, colorée et profitant des rayons de soleil qui l’éclaire encore timidement. A gauche, en contrebas derrière des champs et des maisons, la mer à perte de vue. On l’aperçoit, au loin, entre les pans de la muraille qui encerclait autrefois le lieu.

Plus loin se dresse l’imposant et emblématique Temple de la Concorde (ou Temple F), le temple le mieux conservé du site (et aussi l'un des mieux conservé de l'antiquité grecque) ; celui que vous avez déjà forcément aperçu, souvent avec la sculpture d'Icare tombé devant, si vous avez regardé des photos de Sicile. Là aussi, l'émerveillement est immense, je scrute chaque élément de cette construction antique, j'observe les colonnes, la structure dans son ensemble, admirative et pleine de questionnements à la fois. Construit dans les années -440 à -430, ce temple deux fois millénaire (et même plus), véritable témoin de tout un pan de l'histoire très ancienne de cette île, est remarquable de précision et remarquablement bien conservé.

Le long de la voie qui permet d'explorer le site, on découvre les autres locataires du lieu : des chèvres aux cornes torsadées, incroyables. Décidément, rien n'est commun dans cette Vallée des Temples !

Un peu plus loin, une nécropole paléochrétienne s'étend sur une surface importante, creusée à même la roche dans le sol. De la même manière, dans la muraille de douze kilomètres qui borde le site, certaines niches abritaient des sarcophages et auraient donc servi de lieux de sépulture.

Sur ce site archéologique monumental, la végétation cohabite avec les constructions anciennes ; le vert des oliviers, des pistachiers, des figuiers et autres arbres et arbustes contrastent avec l'ocre des vieilles pierres, le ciel bleu (car oui, le ciel a fini par être totalement bleu !), et rendent la visite encore plus belle. Et toujours, partout, cette vue magnifique sur les alentours !

Le Temple d'Héraclès (ou temple A) que l'on découvre ensuite a, lui, subit davantage l'usure du temps. C'est le plus ancien de ceux situés près de la muraille sud, sa construction datant du début du 5e siècle avant notre ère. Il reste aujourd'hui seulement le soubassement et huit colonnes encore dressées (et certaines ne sont pas entières), des éléments de ce temple ont été retrouvés à d'autres endroits du site.

La visite se poursuit de l'autre côté de la Strada Provinciale 4, dans la partie est du site. Parmi les nombreux vestiges qui se trouvent dans cette section du site se trouve le Temple de Zeus olympien, le plus grand des temples doriques (qui mesurait 54,74 mètres sur 110,10 mètres) et troisième plus grand temple grec. Construit par le tyran Théron à partir de -480, pour célébrer sa victoire sur les Carthaginois à la bataille d'Himère, n'a jamais été achevé. En -406, lors de la conquête d'Agrigente (Akragas à cette époque) par Carthage, le temple est en partie détruit et ses pierres les plus petites sont réemployées ailleurs. Les plus gros éléments, plus difficiles à déplacer donc, sont ceux qui sont visibles aujourd'hui sur ce site.

A proximité du temple, une reconstitution d'un des géants qui ornait le temple, et portait une partie du poids de celui-ci est visible. Longue de huit mètres, comme l'original visible au musée, cette reconstitution permet d'avoir une idée de la hauteur que pouvait faire ce temple (même si la sculpture est aujourd'hui couchée).

En écrivant cet article, je réalise (avec horreur) que l'on n'a pas vu Temple des Dioscures, qui se trouve à l'extrémité est du site (et qui visiblement n'est pas très bien indiqué), une raison de plus de retourner en Sicile un jour ! A cela se rajoute bien sûr, en plus des raisons déjà énoncées au début de l'article, la baignade avortée à la Scala dei Turchi et l'impossible visite d'Agrigente dégoulinante d'eau de pluie !

Notre voiture étant garée à l'autre extrémité du site, on parcourt cette magnifique Vallée des Temples dans l'autre sens, toujours admiratifs de ces constructions antiques qui ont défié le temps (certaines mieux que d'autres), on prend encore quelques photos en profitant du ciel bleu retrouvé et du soleil qui nous a finalement bien (ré)chauffé lors de cette visite.

 

Je ne me souviens plus vraiment de la route vers Palerme, je ne pourrais même plus vous dire par où on est passé. On a traversé des vallées encadrées par des montagnes, des petits villages et des villes mais ces images sont floues dans ma tête car, à ce moment-là, en surimpression devant tout ce que je voyais, dansait les silhouettes antiques des temples de cette vallée merveilleuse.

Cette visite a vraiment été pour moi un des moments forts de ce voyage (et de ma vie de passionnée de vieilles pierres) et Agrigente sera toujours synonyme de grandes émotions. Et que vous soyez ou non passionné d'Histoire, je vous recommande vraiment la visite de ce site (et je ne suis pas la seule), ce voyage à travers le temps dont on ne peut pas, à mon avis, revenir indifférent.

Quelques informations pratiques à propos d'Agrigente et de la Vallée des Temples :

  • Le trajet le plus rapide en voiture depuis Syracuse représente 218 kilomètres (2h30 de route en moyenne). Depuis Palerme, le trajet le plus rapide représente 128 kilomètres (2h30 de route en moyenne également).
  • L’entrée de la Valle dei Templi coûte 10 euros (13,50€ en billet combiné avec l'entrée du musée).
  • Pour manger avec une belle vue (si vous avez plus de chance que nous niveau météo) : la Trattoria dei Templi sur la Via Panoramica Valle dei Templi.

---

Épinglez-moi !

12 Replies to “Trois jours sur les routes de Sicile : récit d’une épopée à Agrigente”

  1. Je comprends tellement ta déception! La météo peut me bousiller un rêve (et mon humeur!) facilement. Heureuse de voir que tout a bien fini!

    1. Oui heureusement ! Je pense que j’aurais vraiment été dégoûtée si on n’avait pas visiter ce site finalement, j’ose même pas imaginer mon état en fait ! Et malheureusement contre la météo on ne peut pas grand chose … même quand on essaie de faire de la dispersion de nuages ^^

  2. Et bien tu vois j’aurais appris un truc. je ne savais pas du tout que la Sicile avait été grecque à un moment donné! Merci pour ces jolies photos!

    1. Merci Martine :*
      Sa position centrale dans la Méditerranée fait que ça a été une île très convoitée, par les byzantins, les normands, les grecs, etc. Et les traces de ces différentes civilisations se retrouvent dans plusieurs villes et surtout à Palerme, j’en parle un peu dans cet article

  3. Très beau récit et jolies photos qui me rappelent de beaux souvenirs et me motive a en faire un article haha. Petit coup de coeur pour les falaises de la Scala de Turchi au coucher de soleil… fabuleux !

    1. Merci Nicolas 🙂
      Il me tarde de lire ton article et de voir tes photos de la Scala dei Turchi maintenant ^^ Fais moi signe quand il sera en ligne 🙂

  4. chachaaventuriere dit : Répondre

    La passion nous fait faire des choses incroyables comme faire éterniser son repas

  5. J’ai du faire une bonne partie de ce que tu as fait, mais c’est drôle comme les couleurs changent selon l’époque. Je l’avais fait en juin avec une chaleur torride et là je vois que la saison donne un tout autre aspect à ce merveilleux paysage. Oh Sicilia mia ! Merci pour ton bel article 😉

    1. Merci Chloé ! Les saisons changent souvent beaucoup les couleurs et la lumière. Moi je t’avoue que j’aimerais bien revoir certaines choses sous le ciel bleu et avec du soleil pour encore plus apprécier les couleurs et la beauté de ces paysages !

  6. ouf ça finit bien !! Je comprends ton angoisse à l’idée de repartir sans avoir vu ce site. Il y a de lieux qui sont immanquables … et heureusement que ceux qui nous accompagnent le comprennent. Et puis le ciel t’a donné raison : il faut savoir aller contre les nuages !

    1. J’aurais pas pu l’écrire si ça se terminait mal, je serais encore en train de ruminer … Et heureusement qu’ils nous comprennent (et qu’ils sont patients) oui !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.